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Sémiotique

allégorie de l’hélicon

Christophe Blocher interprète un sketch dans lequel il parodie son propre rôle

Irrité par les contre-performances de son parti l’UDC, Christophe Blocher interprète dans un sketch photographique la farce apparente de son propre rôle mis en scène pour ses troupes. Image facétieuse propagée sur les réseaux sociaux, sa portée visuelle ne s’arrête pas pour autant à la comédie farfelue. Cette photographie comporte des préfigurations qui orientent le spectateur de la scène muette vers ce que son interprète dit par l’image. Car c’est bien d’une interprétation par et de Christophe Blocher qui se prête au jeu de l’acteur dans son propre rôle.

Les préfigurations de la scène photographiée sous-tendent un contexte de relations entre la réalité et le symbolique. Une brève analyse des signifiants plastique et iconique de la photo suffit pour établir la transition entre les liens formel et figuratif, ils relient ainsi le contenu de l’image à l’intention produite par son auteur/acteur. La description qui suit expose les ressorts intentionnels d’une interprétation singulière que Christophe Blocher donne de lui-même pour atteindre son public.

Un « impressionnisme » familier

La plasticité de la photo ne rend pas une vue parfaitement distincte des personnes présentes dans l’image. Et si le flou estompe les couleurs et les formes en les privant de leur netteté, celle-là est à peine compensée par la clarté de la lumière qui reluit jusque dans le détour des brindilles d’herbe. Même sans la basse résolution de la photo pour faciliter sa diffusion sur les réseaux sociaux, cette représentation prend un aspect « impressionniste » qui ne fait pas très professionnel, c’est-à-dire une photo qu’aurait pu prendre quiconque passant par-là à cet instant.

allégorie parodique

La banalité de l’image désinhibe ainsi l’observateur de tout complexe du cliché médiatique. La photo rend un aspect familier que l’arrière-plan renforce avec le paysage champêtre. En revanche le cadrage équilibre les différents plans, il rend leurs perspectives immédiatement saisissables entre les espaces du sol et du ciel. Ce qui démontre la maîtrise du contexte.

Cibler son audience

En effet, la communication du contenu s’avère particulièrement élaborée. Le dispositif de l’image ne dissimule rien, l’intention vise l’imaginaire du spectateur en montrant le contexte dans lequel Christophe Blocher s’exhibe en tenue de ville sur un char à foin. Mais pour réaliser cette intention il faut aussi que la photo soit produite comme un paparazzi. La prise de vue doit être réalisée à la sauvette et cadrée à distance. Elle ouvre un premier plan large avec une scène susceptible de déclencher un « buzz » sur les réseaux sociaux des sympathisants de l’UDC.

Ce ciblage d’audience n’aurait pas pu être produit par la photographie d’une poignée de mains devant l’hélicoptère qui a déposé Christophe Blocher dans le champ. Il se rend à un congrès UDC qui se tient à proximité. Ce n’est pas tout à fait un événement, mais il y a des complications électorales au moment où il se déroule. La photographie fait alors « événement » au travers d’un Christophe Blocher projeté dans un décor d’Épinal, ce qui n’est bien sûr pas la réalité à laquelle son parti politique est confronté.

Un défilé de référents archétypaux

Dès lors, cet événement photographique tend moins à faire part d’une actualité politique qu’à créer une intention entre le visuel « impressionniste » et la prise de vue en contre-plongée. La perspective du premier plan de l’image préfigure l’ordre immuable de la verticalité et de l’horizontalité, un ordre primitif formel matérialisé par les référents de l’hélicoptère sur la hauteur gauche du cadre et par le char-à-pont sur la longueur basse du cadre. Alors que l’axe oblique de ces objets produit la perspective du temps qui décrit un mouvement processuel semblable à la parade d’un défilé. Le recoupement des perspectives par leur axe dépasse la singularité des objets, et il préfigure leur manipulation symbolique par celui qui dispose de leurs propriétés d’actions dans le ciel et sur terre.

Si les préfigurations apparaissent ici avec une certaine évidence, c’est parce que le cadrage de la photo ouvre sur la triangulation des axes qui font la liaison entre les objets référentiels. Ainsi, par leur symbolisme formel, les signifiants plastiques de la photo relient entre eux les archétypes dans la fabrication iconique de l’image.

La médiation symbolique du pouvoir

Le symbolisme formel de la plasticité photographique interagit alors avec le symbolisme matériel des objets référentiels, leurs duplets entre le visible et l’invisible, le distant et le proche, font liens avec l’iconicité de l’image. Cette intrication ordonnancée des archétypes construit une saynète en mimant les croyances présupposées ou exhibées dans la vie politique.

En effet, l’image de cette saynète remplit plus que les fonctions d’une photographie comme témoigner, informer, symboliser. Car ici la combinaison de préfigurations et de marqueurs iconiques ne cherche pas à vendre une carte postale à l’azur immaculé et aux pâtures verdoyantes. C’est l’arrivée de Christophe Blocher avec son piquant politique qui permet au réalisme champêtre de la charmante campagne d’Amriswil (TH) de gagner en célébrité, elle est, littéralement, célébrée avec la notoriété de son visiteur qui use du paysage naturaliste tout en étant un pourfendeur de la cause climatique.

Le Léviathan

La théâtralisation de l’image peut ainsi emmener le public dans la cinétique du regard de Christophe Blocher mis en scène, un regard tourné vers le hors-champ d’où viennent les visages observant la photographie dans sa direction. Sa silhouette suffisant à le reconnaître, la distance lointaine de son regard au centre de l’image soutient le chiasme du public qui le voit d’un lointain écran mobile ; celui que les gens voient ici de si loin sur leur écran rappelle par ironie que Christophe Blocher n’est jamais si proche d’eux qui les observe. La saynète remplit donc un rôle transitif entre l’intention médiumnique de Blocher dans l’image et l’attente du spectateur. Les conditions formelles et matérielles sont dès lors réunies pour rapporter le récit symbolique de cette composition mimétique.

Une croisée des imaginaires

La mimèsis de l’image rappelle la figure allégorique du Léviathan. Mais à cette place, arrivant du ciel en hélicoptère, Christophe Blocher occupe la verticalité du tyran, un Pisistrate agrégeant les mécontents en délicatesse avec leur cité dominée par l’élite, et il occupe l’horizontalité du serviteur se déplaçant au sol sur le char-à-pont emmenant le soldat laboureur aux champs. L’auteur théâtralise l’intériorité de son personnage par l’allégorie de ses affects (Cabanès et Reverzy, 2011) pour se livrer à une psychomachie avec son public .

La saynète impose donc un système duel figuré dans l’image du commandeur et l’engagement du serviteur. Elle déroule une parade allégorique au cœur de la prairie symbole de la nation, emmenant l’icône patriarcale au tabernacle du pouvoir qui est symbolisé par la tenture blanche.

L’allégorie exhibe l’idolâtrie du pouvoir mimé par l’image de Christophe Blocher observant ses troupes depuis son siège drapé de blanc, et sous lequel peut être abrité son « acropole ». Toutefois il n’y a rien à prendre à

la lettre dans une allégorie. Elle n’est pas une vaticination, mais une vision où le sujet « voit ce que la culture lui a enseigné » – (Umberto Eco, 2006, p. 353). La fonction de l’idole disqualifie ici l’autre qui n’entre pas dans la part visible de l’allégorie théâtralisant l’univers de pensée de son auteur.

La scène allégorique donne alors une visibilité à cet univers en faisant défiler les symboles du terroir et du foyer, de l’autorité et du labeur, de l’impermanence et de la conservation ; elle projette ses idéaux sur des valeurs de souveraineté, d’union et d’identité, qui rappellent dans quels rapports les militants UDC se relient à Christoph Blocher.

C’est par son univers de pensée que les militants et sympathisants de l’UDC se relient à l’idole de leur modèle politique. L’interprétation des duplets archétypaux réverbère les vues idolâtrées de l’UDC mercantile, et de la pensée souverainiste et identitaire. Pour Christophe Blocher ces vues ne sont pas des abstractions, il en détient la matérialité par la finance, le foncier, l’industrie et la politique.

L’allégorie lui permet ainsi de parler de son monde en se passant des conventions de l’éloquence.

Il exhibe avec une économie d’archétypes cette image anti-étatique du pouvoir que représente son univers, et que la part visible de l’allégorie rend accessible aux soutiens de l’UDC tout en restant pour eux un univers invisable.

Les dupes d’une manipulation

Autre ironie que cet univers (sur lequel je dois la réflexion à l’article de Laurent Déom (2006) « Des sens au sens ou de l’idole à l’icône… »). Parce qu’ils ne regardent pas au-delà de celui qui les a visiblement envisagés, les sympathisants et l’appareil militant de l’UDC se trouvent dépendants de Christophe Blocher. Cette dépendance au théoricien du national-conservatisme de l’extrême-droite suisse se renforce avec l’interprétation qu’il donne de lui-même dans cette saynète dédiée à une démonstration personnifiante du pouvoir, où apparaît le seul visage vers lequel puissent se tourner les partisans de l’UDC. Rejetant toute emprise étatique, ces mêmes partisans s’en remettent à un commandeur unique. Ce peuple qui craint tant de se voir soumis à l’Union européenne apparaît en vassal d’un seul homme.

Les protagonistes de la parade assument la duperie ou la manipulation de la dépendance. Sur une première photographie le char à foin se trouve à quelques mètres du château Hagenwil, ainsi que l’hélicoptère dans lequel sont arrivés Christoph Blocher et sa fille. Ce sont en tout six individus qui se trouvent au pied de l’appareil qui s’est posé à proximité du chemin pour se rendre au château en marchant.

Légende du making of

Ce n’était donc pas nécessaire de faire le tour de la prairie en tracteur, au motif d’éviter à Christophe Blocher de fouler l’herbe humide pour ne pas abîmer ses chaussures. Cette légende servie par l’organisation tourne en dérision toute remarque à venir sur ce spectacle. D’une part la photo montre un terrain sec avec une météo clémente depuis plusieurs jours. D’autre part il suffisait de marcher quelques pas pour quitter le champ. C’est ce qu’ont dû faire les personnes présentes devant l’hélicoptère pour disparaître de l’image dans laquelle il ne reste que Christophe Blocher.

La légende assume l’hyperbole moquant la séquence allégorique pour ne conserver dans l’image finale qu’un seul individu : Christophe Blocher. Le conducteur du tracteur qui remorque le char et le photographe sont des accessoiristes. Par conséquent la présence de l’enfant à gauche sur la photo occupe une place bien involontaire mais révélatrice de la scène de dupe.

le making of

Allégorie parodique

L’envers de l’allégorie

L’enfant apparaît depuis un axe latéral qui bouscule le cérémonial de la parade. Ou du moins qui crée un trouble par les questions que sa présence peut poser. Il se tient à distance mais simultanément il réverbère sur le vieil homme, il produit un sens imprévu au spectacle représenté.

Christophe Blocher sourit, aussi heureux, sinon plus, que le bout-de-chou courant au large de son convoi. Ce petiot peut lui rappeler sa propre enfance dans une famille modeste, avant les voyages en hélicoptère. Alors rien ne justifie que le minot soit à l’écart. Il pourrait se trouver assis à côté ou en face du vieil homme que devient …

Christophe Blocher, préfigurant une sorte de transition et d’héritage après lui, or rien de cela.

La distance entre Christophe Blocher et l’enfant, l’un resté solitaire sur le char et l’autre dans une course à la marge du spectacle, produit une fêlure dans la représentation allégorique. L’image perd son intention auctoriale, son discours d’autorité et d’auteur, et dévoile l’envers de l’allégorie en exhibant la caricature d’un homme se refusant au leg de sa place.

La caricature révèle un tyran croque-mitaine qui tient à l’écart le gosse qu’il a pu être, tout en détrompant l’interdit de la connivence avec la bonhommie malicieuse qu’il interprète sous une allure de lutin cravaté. La figure de l’enfant gagne alors une place symbolique. Elle donne à la scène une vision infantilisante de la trajectoire du politicien laissant après lui survenir le déluge. Sachant qu’ici il se livre à une facétie, en démagogue vieillissant il n’abandonne rien au parti qu’il a façonné à l’extrême-droite nationale-conservatrice et populiste. Si ce n’est plus lui qui en tient le commandement ça ne pourra être aucun(e) autre.

Conclusion

La lecture allégorique de l’image ne s’impose pas de soi. D’abord elle est un choix pour ne pas s’arrêter à une impression, comme un signal pour aller vers l’intention à l’origine de l’image. Car celle-ci est déjà une interprétation, justifiant le crible sémiotique pour discerner ses caractéristiques plastique et iconique.

Ensuite il y a une mise en abîme des interprétations qui déplie un récit que la photographie seule ne montre pas, mais que raconte le contenu symbolique de l’image. L’interprétation ouvre alors sur le récit d’une allégorie, un récit auquel la politique fournit le prétexte représenté par la saynète et son auteur/acteur.

Enfin, la médiation de l’allégorie mène l’ironie à son terme, et l’idolâtrie du tyran se retourne contre son auteur en caricature provoquée par le renversement de perspective que produit l’enfant. L’événement caricatural isole Ch. Blocher dans son apparat. La parade ne reflète plus que la démagogie pathétique d’un personnage vieillissant et resté vaniteux.

Ce que d’autres désignent comme un tribun, un patriarche, un doyen, un vieux sage, se heurte sur l’image que Christophe Blocher démythifie avec le solitaire mis en scène drapé dans l’orgueil et l’égoïsme glacial du chauvin.

En ayant cherché à atteindre les imaginaires par la duperie, Christophe Blocher emprunte des détours en zigzag sur un chemin tortueux qui emmène son personnage dans une spirale parodique. Mais il est vrai que le château Hagenwil ne rapproche pas du Mont Hélicon, refuge des muses et abri de Zeus. /Y