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Chronique

Johann S.-Ammann : paradoxe du langage des anges dans l’espace politique

La démission de Johann Schneider-Ammann ravit les impatients qui l’espéraient. Conseiller fédéral PLR sortant (31.12.2018), son départ était plus attendu que redouté. Minimaliste dans sa politique, le bernois pouvait être irritant et crispant. Mais pas que…. Sa lenteur verbale a fait sa réputation et la parodie de son propre personnage.

Ainsi, comparé à Droopy, le basset hound des dessins de Tex Avery, Johann Schneider-Ammann demeure dans l’imaginaire celui qui met cinq minutes à vous expliquer ce que vous auriez compris en dix secondes. Mais il s’est aussi bâti une réputation de comique par ses travers humoristiques pas toujours volontaires, comme celui d’exprimer une tête d’enterrement à la journée des malades pour vous dire que le rire c’est la santé (hilarant le bonhomme), ou avec le visage empreint d’une gravité solennelle pour déclarer que le pape baise le monde (ce lapsus mal inspiré de l’ancien président de la Confédération en 2016 fait encore railler dans les travées du parlement fédéral).

La stratégie de la tortue

Le paradoxe de JSA n’est pas de faire rire malgré lui, c’est d’avoir tenu huit ans au Conseil fédéral en étant aussi lent en élocution. Tout-e autre employé-e aussi lent-e que lui aurait perdu son travail avant le terme du temps d’essai. Alors que celui-là même qui occupe la fonction de chef de l’économie helvétique, autrement dit une sorte de patron des patrons, demeure huit ans à son poste. Carrément un symbolisme sacerdotal de la lenteur dans une fonction emblématique à la tête d’une administration fédérale. Élu du PLR et venant de l’entreprise portant son nom, JSA entre au Conseil fédéral en 2010, arrivant à bord d’un compacteur sorti de ses usines qui roule à la vitesse maximale de quinze kilomètres heure. La lenteur et la lourdeur de l’engin est déjà un message subliminal du style avec lequel JSA va conduire sa politique.

En accédant au Conseil fédéral, JSA fait de la lenteur une stratégie de gouvernance. Qui est le plus à même d’incarner ce sacerdoce ? JSA n’est en effet jamais parvenu à faire quelque chose durant tout le temps où il a été au CF, il aurait fallu qu’il atteigne l’allure du phénix pour remplir un mandat. C’est peut-être pourquoi il abandonne sa fonction aujourd’hui, en se donnant une chance de prendre le temps de la retraite avec l’AVS, de bénéficier d’une rente de Conseiller fédéral et de toucher par-ci par-là quelques dividendes. Comme quoi en en faisant le moins on peut aussi en empocher le plus.

La stratégie testudine (de la tortue) de JSA consiste à ralentir en faisant lever le pied à ses partisans et en appuyant sur le frein des rivaux. Il n’a jamais pu embrayer la vitesse supérieure sur le progrès et son impact social, car il n’existe pas d’autre vitesse que la lenteur aux commandes du véhicule Ammann.

La lenteur n’est pas la mollesse

Avançant à l’allure du mouvement labial microscopique produit par les infra-intensités des paroles, il entraîne sa politique aux contours méconnus en temps et en espace, mais avec la certitude de prendre une direction opposée à l’époque de l’instantanée. Son expression se livre comme une puissance de révélation montrant combien la vie politique est faite d’impatience perpétuelle et irritée. Mais on n’est pas certain qu’il occupe le temps sans le compter, plutôt qu’il ne compte le temps pour s’occuper.

Pour JSA la voilure réduite de sa parole est un art, il dégage un phénomène esthétique arrimé aux couches les plus profondes de l’être. La recherche du souffle, la respiration méditante, le poids du corps, deviennent les piliers du mouvement. Maxence Rey*, chorégraphe expert du lent, dirait que « le travail de la lenteur permet d’accéder à un corps essentiel et d’être entièrement présent à soi-même« .

Le lent n’est pas la mollesse : « Il agit comme une baisse de tension mais convoque une intense disponibilité de l’interprète« . C’est exactement ce que le public a pu expérimenter en écoutant les mots s’articuler dans la bouche de JSA. Cette Anatomie du silence dépose sur son visage les imaginaires de lèvres mouvantes (ses auditeurs l’imaginent parler).

La valeur politique de la lenteur

L’état de lenteur émancipe le sujet parlant de toutes les contingences. Cela n’a rien d’ésotérique, même si cette parole peut avoir l’aspect d’une glossolalie, comme un langage des anges. Une expertise différenciée du mouvement permet de comprendre le lent. « L’extrême lenteur permet une introspection inouïe, proche d’une expérience spirituelle, sans transcendance, mais au contraire immanente. […] On n’avance pas, on s’élève » (Jérôme Bel). Car « la lenteur n’est pas métronomique« , elle permet un flux du temps sans rupture (Myriam Gourfink).

JSA déconnecte les sphères du pouvoir du speed ambiant. Ses silences donnent accès à un espace de calme proche de la contemplation et de la méditation. Tout autre individu aurait déjà eu deux conversations entre deux paroles de JSA. Avec lui « ralentir prend une valeur politique. Cela permet de penser la continuité de l’humain, de retrouver la sensibilité à l’autre, à soi, à l’environnement… Le mouvement crée de la chaleur et la planète est menacée. Il faut résister à la vitesse en s’engageant collectivement dans la lenteur » (Ivana Müller).

C’était peut-être ça le message de JSA, s’engager ensemble dans la lenteur pour résister à la vitesse destructrice. Si seulement quelqu’un avait pu l’écouter. Car un autre paradoxe de JSA est d’avoir eu l’ambition de soigner la santé des suisses par le rire, tout en laissant à l’économie l’entière latitude pour rendre la population du pays malade en l’empoisonnant : glyphosate, pesticides, engrais synthétiques, pollution atmosphérique, etc. Et cela ça ne fait rire personne ! /Y


* Article original de Rosita Boisseau : « Corps au ralenti et gestes suspendus », Le Monde daté du 23-24 septembre 2018.