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Déconstruction

la diversion mensongère

de l’intention de mentir au despotisme de l’autorité, ce que l’affaire Maudet dit du mensonge

En août 2018 la justice met en cause le conseiller d’État genevois Pierre Maudet sur le financement de son séjour à Abu Dhabi en 2015. Les circonstances de sa visite aux Émirats arabes unis (EAU) se transforment en affaire Maudet, après qu’il ait menti sur ce séjour payé par son hôte le Cheik Mohamed bin Zayed al Nahyan. Mentir en politique suisse n’avait encore jamais reçu un retentissement médiatique aussi grand. Toutefois, l’intention à l’origine du mensonge reste une énigme à élucider entre confusions et vraisemblances.

Ces circonstances mettent à jour une intention de mentir qui apparaît en deux temps : la parole de Pierre Maudet sur le caractère privé de cette visite, et une photographie le montrant en compagnie de son hôte au cours d’un entretien officiel. Il reste de cette image, et de la parole qui la recouvre, un mensonge à multiples facettes avec des rebonds et des diversions initiés par Pierre Maudet lui-même, jusqu’à ce que la justice le contraigne à reconnaître que le payement du voyage est effectué par son hôte. Mais cette vérité n’apprend rien sur le motif du mensonge.

Le réflexe psychologique

La motivation de mentir pour protéger sa famille apparaît altruiste, toutefois elle se contredit avec l’utilitarisme de préserver son estime et s’éviter une sanction. Le réflexe psychologique de mentir survient alors que la réalité n’est pas acceptable par la personne qui ment. L’affaire Cahuzac (décembre 2012), du nom d’un ancien ministre français délégué au Budget, est devenu un cas d’école de la dissimulation mensongère. Elle est aussi l’exemple du corps meurtri de l’auteur par son mensonge, qui se transforme en souffrance physique dans la révolte des sentiments happés par le remords. En s’impliquant dans le profit qu’il tire à mentir, l’auteur se confronte à son mensonge qu’il devient difficile de contrôler sous la charge des émotions. Pierre Maudet montre au contraire un cynisme indolent avec ses provocations mensongères.

Le mensonge prémédité

Toutefois, il est un cas où mentir n’est pas que tromper ou dissimuler, c’est la diversion. Donald Trump y excelle pour plaire à l’électorat souverainiste. Il lui adresse des messages centrés sur la primauté des États-Unis avant les intérêts étrangers du pays, tout en instrumentalisant ce discours pour faire pression sur les pays contre lesquels les États-Unis pratiquent l’unilatéralisme, et il promeut l’économie intérieure ainsi que la réduction des prestations à la population qui vote malgré tout pour lui.

La diversion mensongère masque un objectif en attirant l’attention vers une vraisemblance, un attrape-mouches qui détourne les regards dans une direction contraire à la vérité. Pierre Maudet prémédite cette diversion en justifiant le séjour à Abu Dhabi par un voyage privé. Un élément de langage que la parole de l’autorité aurait pu suffire à justifier. Toutefois l’image relate une rencontre officielle avec son hôte. La contradiction des signaux amenuise la vraisemblance du voyage familial. En lieu et place d’apporter un démenti à ses propres invraisemblances, Pierre Maudet étend le déni par de nouveaux mensonges.

L’amorce du mensonge

Les vérités trompeuses de Pierre Maudet chevauchent la diversion et la dissimulation. L’intéressé tient dans une main le voyage en famille pour se dépayser, et dans l’autre main ce dépaysement l’amène à une visite protocolaire. Les deux faits sont vrais mais leur totalité ne fait pas la somme de la vérité.

Une partie manquante à la vérité est la motivation du séjour aux Émirats, que le payement et l’organisation du voyage à Abu Dhabi occultent. Pour déconstruire les séquences du vrai et du faux il faut remonter à la source du mensonge, en amont de la préparation du voyage, à partir de la trace produite par les déclarations des protagonistes de l’affaire dans les médias.

Créer de la confusion

Pour l’ancien président du gouvernement cantonal François Longchamp, Pierre Maudet l’a informé en septembre 2015 déjà du caractère privé de son déplacement à Abu Dhabi agendé en novembre. Cette version est ensuite invalidée par l’image photographique du 29 novembre 2015 montrant Pierre Maudet en compagnie du cheik Mohammed bin Zayed au cours de leur entretien officiel. Par la suite le but du séjour devient la promotion économique de Genève, ce qui laisse entendre que François Longchamp aurait dû savoir cela à l’époque des faits.

Mais les récits de Pierre Maudet sur son séjour aux Émirats sont déjà apparus comme une succession de déclarations incomplètes et imparfaites, intensifiant le doute sur la véracité et la sincérité de sa parole. Dans cette confusion, la contradiction des propos entre les deux conseillers d’État ouvre le soupçon sur la motivation du séjour.

Le mouvement de diversion

Occulter la rencontre sous le couvert d’un voyage privé en amont des préparatifs du séjour paraît énigmatique, puisqu’il n’est pas encore pris en charge par le prince héritier ce n’est donc pas le prix du voyage qui oblige de mentir. L’énigme s’épaissit avec la sollicitation du conseiller d’État de s’entretenir avec le prince héritier, ce n’est donc plus le déplacement privé qui est la motivation du séjour mais l’alibi qui justifie le voyage.

Le double mensonge sur le payement et l’organisation du séjour tend à montrer que l’entretien d’Abu Dhabi apparaît crucial, du moins si le voyage du conseiller d’État payé par le prince héritier d’Abu Dhabi vaille qu’ils se rencontrent sous le couvert d’une diversion. La tentative de préserver cette couverture entraînera une suite d’incohérences. Les récits et les énigmes qui captent l’attention par-delà la motivation cruciale du séjour rendent sa réciprocité opaque. Ces énigmes ancrent le doute dans la trace des invraisemblances qui causent leur dégât en leadership politique et réputationnel pour Pierre Maudet.

Éclipser l’ombre de la réalité

La construction d’une diversion mensongère s’avère efficace pour occuper les acteurs de la vérité en les détournant de l’objectif du mensonge. Le stratagème permet ainsi de révéler les tranches de la vérité les moins douloureuses et les plus évidentes. Aucun observateur externe ne peut affirmer que cette approche soit délibérée, mais elle permet d’éclipser l’ombre de la réalité.

Indépendamment des observations sur cette affaire, le mensonge ne va pas sans accident ou incident pour la personne qui ment. Les révélations propagées par les médias sur l’affaire Maudet font apparaître les embûches de la diversion mensongère. Sous les arguments trompeurs il y a les émotions contenues et agissantes chez une personne dans sa façon de s’exposer.

L’emballement mensonger

Avant les révélations judiciaires Pierre Maudet présente avec vraisemblance son séjour émirati. Le conseiller d’État use ainsi de l’autorité que lui confère l’institution et exerce le pouvoir que lui procure sa fonction pour asséner la version du « déplacement privé ». Il conserve ce récit laconique jusqu’en septembre 2018. Certain que sa notoriété et son charisme suffiraient à faire passer cette justification du séjour.

Durant cette séquence Pierre Maudet impose une vision trompeuse de la réalité en transgressant l’argument d’autorité, auquel l’institution du Conseil d’État procure une légitimité au-delà de sa propre personne. Alors que l’institution doit demeurer un rempart à l’absolutisme, indépendamment des sacrifices personnels consentis pour la collectivité, les déclarations insincères de Pierre Maudet cherchent à manipuler en travestissant la réalité avec hypocrisie.

La charge émotionnelle

Le 22 mai 2018, jour de son élection par les pairs à la présidence du Conseil d’État, Pierre Maudet s’arc-boute à la stratégie du mensonge sur la RTS face à la caméra du journal télévisé de dix-neuf heure trente. À ce moment la charge émotionnelle se fait peut-être pressante. Sans doute imprégné par la joie de sa nomination à la présidence du gouvernement cantonal, qu’il tempère par la modestie de participer à un collectif, ses sentiments se mêlent aux questions du journaliste Darius Rochebin sur le séjour à Abu Dhabi, et entraînent une charge d’émotions contradictoires qui le trahissent dans un moment d’hésitation par ce lapsus : « […] dans une relation amicale vous ne courrez pas après celui qui vous invite pour savoir combien il vous a payé […] ». Un plan de trois secondes d’écroulement des vertus (sur quatre minutes dix d’interview) au cours d’un exercice d’aveux fallacieux « droit-dans-les-yeux » devant la caméra. Alors que Pierre Maudet s’est toujours avisé de ne pas être un homme d’argent, il révèle par un incident de langage qu’il pourrait aussi être vénal.

En tant que prochain président du Conseil d’État, à compter du 1er juin (2018), Pierre Maudet évoque au cours de cette interview que sa vie privée « […] qui est déjà restreinte […] se voit régulièrement empiétée par la vie professionnelle […] », laisse entendre que cet empiètement a une valeur qui puisse être monétarisée. Parvenu le jour de cette séquence télévisée à la plus haute fonction du gouvernement cantonal, Pierre Maudet cristallise ses tromperies en mensonge d’État, auquel il mêle l’instrumentalisation de sa famille et de ses collègues du gouvernement pour sa passion personnelle des honneurs.

Un désir effréné de réussir

Les procédés byzantins introduits dans la politique genevoise s’éclairent à la lumière de la crise Maudet. Demeuré au gouvernement, le conseiller d’État, déchargé de ses dossiers depuis la mi-septembre 2018, s’accroche à vouloir montrer qu’il peut conserver sa fonction en dépit des procédures qui le visent. Pourtant ses déclarations toxiques révèlent qu’il n’est plus « un homme de pouvoir » qui a « la capacité de gouverner », comme il le prétend dans un entretien à la télévision Léman Bleu le 5 septembre dernier.

Le passage ce jour-là de Pierre Maudet dans l’émission Genève à Chaud s’approche de l’imposture, quand le conseiller d’État présente des excuses à la population genevoise pour avoir menti sur son voyage à Abu Dhabi. L’élu du PLR Genève vient sauver la face en ayant dissimuler jusqu’au dernier moment le mensonge à ses collègues, pour annoncer qu’il conserve la présidence qui lui sera ensuite retirée. En justifiant de mentir sur ce voyage pour protéger sa famille, Mr Maudet convoque des catégories anthropologiques de la survie pour tenter de recouvrer l’estime de lui-même entachée par ses déclarations trompeuses.

Pornocratie politique

La séquence émiratie de Pierre Maudet discrédite sa gouvernance machiavélique. L’homme apparaît en double comme un politicien impitoyable et un individu attiré par les honneurs du leadership, de sorte que la politique genevoise ne puisse se faire qu’avec lui. Pierre Maudet a rusé et abusé de l’autorité que lui prête sa fonction pour manipuler les institutions, les contre-pouvoirs et l’opinion publique.

Entre les moments de vraisemblance et les tromperies du conseiller d’État, la déconstruction de la diversion mensongère révèle une double intention de mentir : en amont des préparatifs du voyage, et dans l’exposition publique de l’affaire. Cette structure intentionnelle invisibilise la motivation. Il reste cette intention première oubliée ou occultée qui pourrait se dévoiler à travers cette déclaration : « Ma première maîtresse, c’est la politique », dixit Pierre Maudet cité par Olivier Francey dans un portrait étoffé que la Tribune de Genève publie le 25 mai 2012. Trois ans plus tard Mr Maudet ne fait pas qu’un voyage en famille à Abu Dhabi, il emmène avec lui sa « maîtresse politique » pour rendre visite à un cheikh. Le lien de l’amour à la politique chez Pierre Maudet tient moins au dévouement qu’à l’écho de la gloire. /Y